trois chansons

On ira pas loin

 

Prends là

 

et

 

Je ne te croyais pas si près.

 

Ce ne sont pas encore les versions définitives

 

Dans le boucan

Voilà, c’est pour moi la critique la plus fine du film… (Positif, décembre 2010)

L’amour au temps de la grippe aviaire,
par Adrien Gombeaud

En regardant Le Nom des gens, j’ai compris qui nous étions. Vous et moi sommes des grains de beauté égarés au bas du dos de Sara Forestier. Quelque part dans le film, elle est allongée nue sur un drap, façon Brigitte Bardot. Jacques Gamblin s’empare d’un feutre et relie un à un les points éparpillés sur sa peau. Apparaît alors une sorte de carte interstellaire. Voilà ce que nous sommes : nous possédons une histoire individuelle et un nom qui font de nous des isolés, des étoiles distantes et autonomes. Si quelqu’un a l’idée de tracer un trait, on s’aperçoit que nous formons une constellation, une étrange Grande Ourse qui traverse une curieuse époque. Le second film de Michel Leclerc offre ainsi de relier les êtres éloignés, le passé et le présent. Le Nom des gens propose un voyage au cœur du siècle précédent, une aventure amoureuse aérienne, pleine de tendresse et de folie, mais aussi un miroir, un objet rare et troublant où se reflète notre pays.

Le film se déroule sous Jacques Chirac, au temps de la grippe aviaire. Arthur Martin, ornithologue, participe à l’émission de France Inter « Le téléphone sonne ». Au micro, il défend scrupuleusement le « principe de précaution ». Sans prévenir déboule Bahia Benmahmoud, furieuse et débraillée. Pour elle, ce discours fait le lit de tous les « fachos » (on comprendra plus tard qu’elle emploie le mot « facho » dans une acception très large). A priori, rien ne devrait rassembler ces deux-là. La quarantaine passée, il est calme, discret, sérieux et… jospiniste. Elle n’a pas trente ans, est extravertie et assume une vie en forme de tornade. Bahia n’a qu’un but : convertir tous les hommes de droite à la gauche. Pour rallier ses ennemis à sa cause, elle possède une méthode infaillible : elle couche. « Pour un mec du FN, il faut bien dix jours. Pour un mec de Bayrou, en un après-midi c’est plié. » Ainsi débute une improbable histoire d’amour, et une comédie qui va s’évertuer à montrer qu’elle n’est pas si improbable que ça. Bahia et Arthur existent d’abord par leur nom. Mais ce nom est une fausse piste. Tout le monde prend Bahia pour une Brésilienne, alors qu’elle est née d’un père réfugié algérien et d’une mère baba cool en rupture avec son milieu bourgeois. Arthur Martin trimbale son patronyme d’électroménager depuis sa tendre enfance. Il en a fait un bouclier. Ce nom bien français cache l’histoire tragique d’une famille d’émigrés. Ses grands-parents, des Juifs grecs, furent déportés pendant la guerre. De cela, on ne parle jamais chez les Martin. Le nom des gens peut raconter leur histoire, mais aussi l’occulter. Un nom est une façade qui vous donne une identité tout en cachant un faisceau complexe de destins, d’amours, de blessures, d’exodes. Comme le rappelle ironiquement Arthur, la Corée est un pays peuplé de Kim, tandis que la France est un carrefour où se croisent des Martin et des Benmahmoud. Qui sommes-nous ? Nous sommes « les autres ». Et Bahia a sans doute raison de s’exclamer qu’il n’y a « que les étrangers qui méritent d’être français » et que « les bâtards feront l’avenir de l’humanité ». Le Nom des gens sera donc un film métis, à tout point de vue. Michel Leclerc mélange allégrement les genres et les tons. Souvent hilarant (l’apparition déjà culte de Lionel Jospin dans son propre rôle), le film est aussi extraordinairement romantique ou poignant, n’hésitant pas à aborder de front des sujets graves : la pédophilie, l’intégrisme religieux, le communautarisme, la laïcité… Il revendique des influences qui vont de la Nouvelle Vague à Woody Allen (en particulier Annie Hall) ou, par certains aspects, Guédiguian. La texture de l’image incorpore le 8 mm et le 16 mm à de la vidéo HD, tandis que la musique originale convoque des nappes romantiques façon Georges Delerue et des rythmes de valses portés par des accords orientaux. Même les temps se mêlent sans distinction. Les personnages se confrontent régulièrement à leur enfance, à leur adolescence ou aux fantômes de leurs ancêtres. À l’heure où nos analystes politiques emploient le mot « séquence » à tort et à travers, brandissant l’idée absurde que chaque événement possède un début et une fin comme une scène de cinéma, Michel Leclerc imbrique astucieusement le passé dans le présent. Les flash-back, d’une splendide fluidité, rappellent que la guerre d’Algérie n’est pas si lointaine, et que nous n’avons pas tourné la page de la Seconde Guerre mondiale. Nous porterons encore longtemps les stigmates du XXe siècle. Ils ont fait de nous des êtres hybrides, nés de drames nationaux et de tabous familiaux, la conjonction magnifique et complexe de plusieurs petites histoires et hasards qui ont écrit la France d’aujourd’hui.

La part autobiographique du film est revendiquée jusque dans le choix du nom des personnages. Arthur Martin : voilà un nom aussi passe-partout que Michel Leclerc. Si Leclerc signe le film, Le Nom des gens est sans conteste l’œuvre du couple qu’il forme avec sa coscénariste Baya Kasmi, quasi-homonyme de l’héroïne. Ils interprètent d’ailleurs en duo la chanson qui accompagne le générique de fin. Baya et Michel ont cependant choisi comme double deux interprètes stupéfiants. Jacques Gamblin, parfois sombre et touchant, explore avec bonheur une veine burlesque. Mais le film marque surtout la renaissance de Sara Forestier, qui n’avait pas trouvé de rôle à sa hauteur depuis L’Esquive. L’actrice voltige telle une petite Arletty du nord de Paris, pleine de charme et de gouaille. Elle s’empare du rôle à bras-le-corps, traversant, toute nue, une station de métro sans hésiter, offrant à la caméra ses yeux brillants et cette magnifique déclaration d’amour : « On s’mariera pas. » Peut-être est-ce là le miracle du Nom des gens : ce couple qui ne ressemble à aucun autre finit par représenter tous les couples de ce pays. Le film se termine par une naissance et l’élection de Nicolas Sarkozy. Mireille Mathieu braille La Marseillaise pendant que le bébé pousse ses premiers cris. La scène est poignante, car on sait déjà ce qui vient : Éric Besson, casse-toi pauv’con, quand y en a un ça va, plus profondément une incapacité totale à comprendre le monde tel qu’il va et donc à lui apporter un projet cohérent…

Au petit matin des années Sarkozy, Arthur, Bahia et leur bébé se promènent main dans la main sur une esplanade fragile. Face à eux, un bout de périphérique file vers l’avenir, à travers quelques immeubles anonymes. Le paysage ordinaire d’un vieille nation attachante, perdue dans une ère nouvelle. Puis la voix off pose une question qui résume plus que le film : de qui nos enfants seront-ils les étrangers ? La musique monte, et cette bretelle d’autoroute devient le plus beau des panoramas, justement parce qu’on ne sait pas où elle nous mènera. Oui, c’est cette incertitude qui fait que tout n’est pas perdu. Avec un peu de chance et d’intelligence, on construira peut-être quelque chose de nouveau sur nos ruines, tous ensemble.

La tête de celui qui n’entre pas

J’ai la tête de celui qui n’entre pas….. dans les boîtes de nuit, les vernissages branchés, les carrés VIP, les cercles restreints, je n’entre pas, je n’arrive jamais à entrer, nulle part, pourtant, même pas basané, avec un nom à coucher dedans, habillé sérieux, aucun signe extérieur de ceux qui sont dans le collimateur des physionomistes. Mais je n’entre pas, c’est tout. Des fois, même quand je suis invité. L’autre soir, j’accompagnais ma femme et une amie comédienne connue à l’avant-première d’un film, j’avais mon carton et tout, mon amie jouait dans le film. Je me cachais un peu à l’entrée de la boîte pour que le physionomiste ne me remarque pas, par chance les filles avaient un décolleté suffisant pour détourner l’attention du cerbère, nous rentrâmes, donc. Bonheur. Mon amie comédienne proposa d’aller saluer le réalisateur dans le carré VIP, tout le monde la connaissait, tout glissait comme dans un rêve. Ma femme me proposa d’aller chercher des coupes avec des bulles et de nous rejoindre après. J’obéis, car je lui obéis toujours. Une demi-heure plus tard, je revins pour les rejoindre dans le carré VIP, mes trois coupettes en main, ce qui est difficile à tenir.  Mais voilà, ma tête ne revint pas au  physionomiste, il ne me laissa pas passer. Trois mètres plus loin, je voyais ma femme et mon amie rirent aux supers blagues du réalisateur, je leur fis des grands signes, criait, mais la musique était forte, et leur attention trop monopolisée par l’artiste… J’essayais d’expliquer au monsieur, je suis invité, je connais des gens connus, je fais des films moi même mais plus je lui expliquais, plus il me trouvait louche, j’étais certainement un de ses pique assiette qui se fait mousser  en prétendant faire partie du show bizz pour entrer partout… et finalement il finit par me convaincre, il avait raison, je n’avais aucune légitimité à être là, je n’avais pas les qualités requises pour le carré VIP et je ne les aurais jamais. C’est ça le problème, c’est pour ça que je n’entre jamais, quand un videur me regarde, je me sens toujours coupable,invité ou pas,  il a raison de penser que je triche pour être de ce monde là, car c’est vrai, je triche, depuis des années, je fais celui qui fait du cinéma  mais c’est une illusion, un jour quelqu’un va  s’en apercevoir et me remettre définitivement à ma place. Ce soir là, je restais une heure à l’entrée du carré, me consolant comme je pus en sifflant les coupettes. A la fin, déjà tard,  mon amie comédienne finit par m’apercevoir, assis sur les marches, à ruminer sur la futilité des choses, elle vint enfin pour me faire entrer, me prit la main mais au moment de passer le rubicon, le physionomiste me retint toujours, il ne voulait pas croire qu’elle était mon amie, comment un cloporte comme moi pouvait il connaître une femme comme elle ? Il tenta de la convaincre qu’il fallait qu’elle se méfie des amis comme moi, que je devais certainement profiter de sa notoriété pour obtenir des privilèges, qu’il valait mieux qu’elle me laisse en plan, et qu’il pouvait l’aider prendre la décision de ne plus me revoir…. Une seconde, je vis le doute passer dans les yeux de mon amie, ce physionomiste avait peut-être raison, n’étais-je pas un profiteur ? Mais elle me fit rentrer, il n’y avait plus grand monde dans le carré, nous nous y ennuyâmes un quart d’heure et ma femme me reprocha d’avoir mis autant de temps à chercher les coupettes, qu’en plus, j’avais vidé tout seul.

Il y a quelques années, j’appris par hasard qu’un de mes courts-métrages, « le poteau rose » était programmé pendant le festival de Cannes. Personne ne m’avait  invité mais je m’invitais quand même. Je n’étais jamais venu à Cannes, et comme tous les enfants qui rêvent de cinéma, j’avais rêvé d’y aller. Je travaillais alors pour une émission de télé et je leur proposais de faire un journal filmé de mon expérience cannoise, ils acceptèrent et me trouvèrent une chambre pour dormir, pour le reste , je me démerdais. J’étais heureux, excité, j’avais juste oublié que j’avais la tête de celui qui n’entre pas.

Cette année, à priori, je suis invité au festival car mon film, « Le nom des gens » est sélectionné à la semaine de la critique et d’ailleurs on m’a demandé une photo pour me faire un badge, ce qui est un signe, j’ai donc l’espoir d’entrer quelque part mais je ne suis pas totalement rassuré pour autant. On me dit qu’il va y avoir une fête en l’honneur de mon film après le projection. J’ai très peur de ne pas pouvoir y entrer, ce qui serait la honte quand même, vu que c’est mon film. Alors j’ai un plan, je vais dormir sur place la veille, avec un peu de chance, personne ne me remarquera pendant qu’ils mettront en place les petits fours, d’ailleurs, je donnerais un coup de main pour faire croire que je fais partie de l’organisation et comme ça, quand le physionomiste arrivera pour filtrer les entrées, je serais déjà à l’intérieur.  Ni vu ni connu.